Janvier 2010, depuis Cusco, Pérou
Croyances et traditions au Pérou

Malédictions pour les profanateurs
Sur le fameux Macchu Pichu, personne ne pénètre dans le temple du Soleil. Ce n’est pas le vestige d’un culte antique mais bien le lieu sacré d’un culte vivant. A quelques mètres, le temple du Condor est régulièrement orné d’offrandes (des feuilles de coca) par ceux que l’on appelle les “touristes mystiques” péruviens ou étrangers.
A la hueca del Sol y de la Luna de Trujillo, ruine préinca du Nord du Pérou, les archéologues n’osent pas fouiller l’édifice pour trouver les tombes royales. “Elles doivent apparaître d’elles-mêmes” nous dit la guide. On ne sait pas ce qui pourrait arriver à ceux qui la chercheraient activement…
A Santa Teresa, un étudiant rencontré en chemin me raconte que la montagne d’en face abrite un cimetière Inca au sommet. “Si tu essaye de monter, des nuages se forment, une pluie torrentielle s’abat sur toi et les pierres deviennent glissantes, c’est très dangereux.” Personne n’est jamais monté me dit-il. Son grand-père, à qui le terrain appartient, c’est toujours contenté de planter du yuca et de la marihuana sur les pentes de la montagne…
La culture et les croyances traditionnelles (Inca ou non) perdurent, mélangées avec le spiritisme européen et le christianisme. Sur l’île de Taquilé, lac Titicaca, très prisée des touristes par son folklore (danses, vêtements de laine multicolores, ponpons, pratique du quechua…) les habitant vont à la messe pour Noël et sacrifient des lamas pour l’équinoxe de juin. Une “mesa inca”, table d’offrandes rituelles brûlée en l’honneur des dieux, contiendra bien souvent une croix chrétienne.

Le Condor et le Taureau
Parfois, ces mélanges ont un symbolisme propre. Ainsi, un rituel contemporain met en scène un taureau et un condor. On fait boire le condor puis on l’attache par les pattes sur le dos du taureau. S’il réussit à se détacher du dos du taureau et à s’envoler cela signifie que l’année sera bonne. “Le condor représente les indiens et le taureau les espagnols” me raconte le montagnard qui me fait part de cette tradition (Cañon de Colca) “les espagnols ont dominé les indiens grâce à l’alcool”, “si le condor se libère ça signifie la libération de la domination des espagnols”. Le taureau et ce qu’il représente sont intégré dans la tradition. Il a d’ailleurs fait son entrée dans le panthéon indigène comme un nouvel avatar d’Amaru, le serpent. Un culte lui est rendu, sous forme de statuettes, au même titre que les autres divinités du panthéon indigène.
Ici la tradition ne signifie pas la conservation d’un rite ancien (inca) mais l’intégration des évènements contemporains dans un rituel qui fait sens. D’où la question : que signifie préserver une culture? Préserver des traditions qui n’ont plus de sens? Quelle surprise quand un jeune cofan (indien d’Equateur) m’a expliqué qu’il allait se remettre en habit traditionnel pour accueillir les touristes. Ils ne verront aucune “culture” sinon un fossile de ce qui a été leur culture. Une culture, comme une culture de plante, est censée être vivante. Un indien qui se déguise en indien pour faire plaisir au touriste, c’est un herbier de plantes disparues. Sa “tradition”, sa “culture” ce n’est plus l’habit traditionnel mais le mélange de son tee shirt Ronaldo avec son gri gri chamanique. Son véritable univers culturel c’est Ronaldo et les esprits qui, m’assure-t-il, vivent dans les grands arbres de la forêt (cf photo ci dessous, “porte” de la maison d’un esprit). C’est cela qu’il faut montrer et qui est intéressant. Faire des indigènes un recueil de traditions perdues à figer c’est les condamner. Tout comme une langue vivante est une langue qui se réinvente en permanence (et qui intègre des mots extérieurs), une culture vivante est une culture qui se réinvente en permanence, en intégrant des éléments extérieurs.
Que faut-il faire alors pour préserver les cultures indigènes? Refuser tout contact avec elles pour ne pas avoir à lutter contre le mélange? Certaines tribus indiennes n’ont aucun contact avec les blancs et font la guerre à ceux qui oseraient approcher. Un consensus veut qu’on les laisse tranquille. Mais cela ne saurait durer, il y aura toujours un journaliste, un photographe ou un anthropologue pour entrer en contact avec eux (et se déclarer leur découvreur). Que faire de plus avec les tribus qui sont déjà en contact avec nous?
Préserver c’est métisser et les habitants de l’île de Taquilé, réputés les meilleurs tisseurs du monde, l’ont bien compris, quand ils tissent leurs croyances chrétiennes avec des sacrifices de lamas.
Syncrétisme?
On pourrait donc parler de syncrétisme et de métissage. Mais “syncrétisme” est souvent confondu avec “pénétration du christianisme par un subtil mélange avec une culture indigène” du style “on évangélise à Cuba en expliquant que les orishas ne sont rien d’autre que les saints”. On aurait alors la culture chrétienne qui s’imposerait à la culture indigène en passant par quelques compromis dû à des similarités: dans les Andes, Pachamama est identifiée à la Vierge Marie et le tour est joué.
Mais c’est penser qu’un syncrétisme c’est la rencontre entre deux blocs “chrétien” et “indigène”, comme deux cultures pures se rencontrant et échangeant. Ces deux blocs n’existent pas. Il s’agit de tissus de motifs, parfois similaires (les saints et les Orishas, la Vierge et la Pachamama) qui lorsqu’ils se rencontrent – se métissent – entreprenent une assimilation partielle, une circulation des motifs (pour le santero cubain : je récupère les saints qui ressemblent à mes Orishas, et je les tisse dans mon univers où ils prennent un sens différent). Le motif de la croix se retrouve sur l’autel inca.
Les motifs connectent les tissus entre eux et fond qu’en étudiant un phénomène religieux inca, on retrouve le christianisme et vice versa. Chaque lieu, chaque personne, chaque “territoire” voit un tissage différent d’innombrables motifs piochés dans l’immense bouquet des traditions du monde, qui le connecte à toutes les “cultures”. Les motifs s’entrelacent et en partant d’un point très local (un autel inca) on peut retrouver des caractéristiques partagées par des cultures européennes, indiennes, asiatiques. Toutes les cultures sont reliées. Chaque tissu est un microcosme dans lequel on retrouve des motifs du monde entier. Et chaque motif est un noeud de connexion aux autres tissus, tout en prenant un sens différent suivant le tissu dans lequel il est inséré.
Un exemple, pour revenir au motif la croix : elle représente les quatre points cardinaux dans la culture inca (et plus généralement était utilisée avant l’arrivée des européens pour chasser les mauvais esprits, il y a eu assimilation d’un motif similaire), elle réfère au sacrifice d’un élément terrestre pour les chrétiens, elle est la croisée des chemins et donc référence à une divinité du destin dans les religions africaine et afroaméricaines (Elegua, dieu des chemins), et je passe les croix basques, croix solaires, croix gammée (symbole bouddhique, là encore récupéré et transformé)…
On peut répéter à l’infini ce genre d’analyse avec toute la cuisine (table, instruments, aliments, drogues…), et l’animalerie (le taureau par exemple, en Inde, en Grèce, en Espagne, chez les Incas, en Mésopotamie…) religieuse ainsi qu’avec tout ce qui compose l’univers d’une religion (personnalités saillantes – saints, héros, rois – divinités, lieux, chronologies, mythes de l’origine et de la fin, dates, rituels, cures, malédictions et bénédictions…), comme les fêtes.
Et les petites culottes jaunes
On pourrait donc faire cet exercice pour le nouvel an. Dans l’ancienne capitale inca de Cusco, au Pérou, l’ancienne capitale Inca on fête le nouvel an à travers de multiples traditions : une fois les douze coups passés, il faut faire le tour de la place centrale. (Voir la foule tourner comme un seul homme autour de la place rappelle les fidèles de la Mecqu).. Dans la rue et les boutiques on brûle de la saumoria, sorte d’encens à l’odeur d’herbe. Chez eux, les gens font des “mesa inca” : réunir toutes sortes d’objets, d’aliments, de papiers, de billets pour les brûler pour la Pachamama (on peut acheter des “mesa inca” toutes faites dans les rues de La Paz, incluant des plantes, des laines multicolores, des bonbons, de faux billets de mille dollars, et un foetus de lamas séchés). Enfin, des groupes de filles s’échangent des strings jaunes. Tradition que j’ai eu du mal à interpréter mais dont j’ai trouvé une trace chez un bloggeur français au Vénézuela : (lire ici) la tradition veut qu’une fille doive passer le nouvel an en culotte jaune. Attention, celle-ci doit être offerte et non achetée, d’où les échanges de culottes sur la place principale…
Et vous, avec quels motifs tissez-vous cette fête de nouvel an?
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